Fais ce qu’il te plait

Avoir congé le 1er mai, c’est comme si nous avions tous un gobelet d’eau entre les mains pour trinquer pendant la fête de la bière. Au diable la logique, c’est « dimanche » un mardi.

Qu’on soit d’accord ou non, la fête du travail est une escroquerie. On fête le travail sans le travail. Un peu comme si j’organisais votre anniversaire sans vous inviter. Ce serait mesquin, pas vrai ? En réalité, le 1er mai est la date choisie pour fêter « le congé ». Sincèrement, vous iriez travailler un jour appelé « fête du congé » ? Je ne crois pas. Par contre, vous n’avez aucun scrupule à rester chez vous pour cette « fête du travail », n’est-ce pas ? Vous oseriez me dire le contraire ? Ce serait bête de faire preuve de mauvaise foi. C’est merveilleux une journée de congé. Il ne faut pas en avoir honte, aussi mal nommée soit-elle.

En entamant cette lecture, vous pensez peut-être que j’ai rédigé l’éloge des travailleurs du 1er mai. Les chauffeurs de bus, les pompiers, les soigneurs dans les parcs animaliers, les marchands de glaces et toutes les personnes qui travaillent le 1er mai pour notre plus grand bonheur. Vous vous trompez. Je suis en congé. Vous m’avez bien lu. En congé ! Je perds toute solidarité envers les miens dans ces moments-là.

Avant même de commencer cette belle journée de congé, je me suis mis en mode « tourisme ». Je ne sais pas vous mais, personnellement, quand j’ai congé le lendemain, je dépasse systématiquement les frontières de la nuit. Il est souvent 2h ou 3h du matin quand je me couche. C’est un réflexe pavlovien. En fermant mes petits yeux plissés, je visualise cette grasse matinée qui me tend ses bras affectueux. Qui me sourit. Qui me fredonne de douces berceuses à l’oreille. Tout est calme. Tout va bien. Dans quelques heures, je ferai ce qu’il me plait.

Puis, comme pour me rappeler que je suis un workaholic, mon réveil se déclenche à 6h20. Je grogne. Je râle. Je maudis ce petit objet bruyant en plastique noir. Je l’insulte. Je lui lance ce qui me passe sous la main. Toujours dans un semi-coma, je me rappelle que j’ai oublié de le bâillonner avant de me coucher. Je m’en veux. Je râle deux fois plus. J’aimerais l’étouffer avec une chaussette sale. Quarante secondes plus tard, une joie indicible m’envahit. Je me rends compte que je peux me rendormir paisiblement. Que je ne dois pas me lever. Que j’aurais pu devoir me lever. Et, mieux encore, que d’autres doivent se lever. C’est jouissif. Je fais taire l’horrible sonnerie et me replonge dans la partie d’échec entamée quelques heures plus tôt contre la marchande de sable.

Je vous rassure, je ne suis pas distrait chaque fois que j’ai congé le lendemain. Je n’oublie pas systématiquement de débrancher mon réveil et mon téléphone portable. Non ! Parfois, je pense à tout cela. J’anticipe. Je désactive tout avant de sombrer sous l’édredon.

Puis, à 6h20, ma stupide horloge interne me fait ouvrir les yeux. Je n’ai jamais pu l’expliquer mais, peu importe quand je me couche et l’état dans lequel je me couche, mon horloge interne se déclenche chaque jour avec une précision chirurgicale. Elle a un côté borné, voyez-vous. Le concept de congé lui est complètement étranger. Il y a des questions pour lesquels je n’arrive pas à me mettre d’accord avec mon subconscient. L’heure de mon réveil fait partie de ces questions « sensibles ».
Bref, généralement, je discute le coup en interne. Je négocie avec moi-même et je m’endors à nouveau.

Quand j’émerge enfin, je regarde mon plafond et je me demande comment occuper le reste de cet extraordinaire jour de congé. Je pourrais viser la facilité et décider de ne rien faire. Poser mes fesses dans un fauteuil et regarder par la fenêtre. Fixer le vide. Observer les gens qui passent. Ne penser à rien. Je me demande combien de temps je pourrais tenir dans cet état léthargique. Pour un workaholic de base, disons 3 minutes. Au mieux, la durée d’une chanson qu’on aime. J’ai testé avec « Run » de Snow Patrol. Ça fonctionne !

Partant de ce constat, il faut que je m’occupe rapidement. Premier point de la « To do list » du jour : faire une « to do list ». Jusque là, tout va bien. Soyons pragmatique, il faudrait faire le ménage. Aspirer l’intérieur de la voiture (et trouver une rallonge électrique avant de sortir tout le matériel pour rien). Rédiger l’inventaire des courses du lendemain. Profiter du soleil furtif pour faire un jogging salvateur. Faire la vaisselle après avoir mobilisé toutes mes connaissances en Tétris pour faire entrer un maximum de choses dans le lave-vaisselle. Tondre le gazon. Offrir un bouquet de muguet à ma mère. Etant donné que cette plante est toxique, je vais plutôt envoyer une photo de muguet par mail. Une plante toxique porte-bonheur, il fallait y penser. Clap, clap, clap… Enfin soit. Je dois aussi répondre à mes nombreux mails. Me détendre dans un bain avec un bon livre. Boucler mes comptes mensuels. Préparer une macédoine de fruits avant que ceux-ci ne se transforment en compost dans le frigo. Ranger mon bureau. Monter la nouvelle bibliothèque…

Je m’arrête. Je réalise subitement qu’une journée de congé dure également 24h. Pire, on a même souvent l’impression qu’elle n’en fait que 12. Dans un rythme effréné, je passe ma liste en revue et cours dans tous les sens. Le ménage de printemps attendra l’été. Le chiffon humide passe furtivement sur les meubles. Je n’ai pas trouvé de rallonge électrique pour aspirer les sièges de la voiture. Je ferai donc mon prochain trajet avec les vitres baissées. La liste pour le ravitaillement est prête. Incomplète mais prête. J’ai craché mes poumons pendant une grosse demi-heure sous un soleil de plomb. De vous à moi, il n’était pas vraiment en plomb. Je cherche simplement des excuses pour justifier mon état au retour. En regardant le lave-vaisselle déborder, je bénis le ciel pour les heures de Tétris que j’ai au compteur. En tondant le gazon, je me suis rendu compte que j’aurais pu cumuler cette activité trépidante avec le jogging. Courir dans le jardin avec la tondeuse, pourquoi pas. Je garde l’idée en tête pour la prochaine fois. Le muguet est coupé/collé. J’ai finalement opté pour un livre que je n’aime pas. J’ai gagné de précieuses minutes grâce à cette manœuvre stratégique. Résultat : mon bureau est prêt à recevoir un nouveau chaos provisoire. J’ai également analysé minutieusement le plan de la bibliothèque. Elle sera vraiment belle. Un jour ou l’autre…

Je m’affale dans mon canapé. Je regarde par la fenêtre. Il fait sombre. Je n’ai pas vu le temps passer. Je me dis qu’une journée de congé dans la vie d’un workaholic est parfois plus épuisante qu’une journée de travail. Je me dis qu’une petite journée de congé vous donne l’obligation morale de régler les problèmes des trois mois précédents. D’être disponible pour tout et pour tout le monde. Impossible…

Je regarde dans le rétroviseur pour apercevoir une journée marathon. Le genre de journée à vous mettre sur les genoux. À vous achever. Et encore, je n’ai pas d’enfants. J’ose à peine imaginer…

Le visage marqué, je traîne les pieds sur le sol qui me conduit à la chambre. J’active l’alarme de mon réveil machinalement. Demain est un autre jour. La vie reprend son rythme de croisière. Cap sur un terrain connu. Une destination rassurante. Je suis vidé. C’est épuisant d’avoir une journée de congé isolée lorsqu’on est un workaholic. Cependant, je me rassure avec cette idée que je ne suis sans doute pas le seul à être fatigué ce soir… Bonne nuit le monde et rendez-vous demain à 6h20 du mat’.

La loi du talion

Je plaide coupable, Madame la juge. Nier les faits qui me sont reprochés serait une gageure. Ce qui a longuement été décrit dans ce procès est la stricte et malheureuse vérité.

J’ai effectivement séquestré les jumeaux dans des cachots exigus. J’avais peur qu’ils s’enfuient. Ils étaient attachés en permanence. Solidement. Je voulais le contrôle. Une maîtrise absolue. En dépit du bon sens, j’ai joué avec leurs candides existences. Oui, Madame la juge, j’ai torturé mes victimes.

Encore aujourd’hui, je suis incapable de vous expliquer pourquoi j’ai agi de la sorte. J’ai flirté avec les limites de l’acceptable. J’ai découvert cette ivresse que l’on ressent en marchant sur une corniche à quelques centimètres d’une chute mortelle. J’ai fait couler des larmes sans vraiment y prêter attention. Ces perles salées dégoulinantes auraient pu me remettre sur le chemin de la raison. Malheureusement, je n’ai pas goûté ce nectar de tristesse. En silence, j’ai trop souvent fixé ces regards embrumés par le désespoir. Ces visages cernés par une fatigue indicible. Oui ! J’ai privé les jumeaux de sommeil. J’ai fait défiler devant eux toute la violence du monde. Toute sa beauté parfois. Sans relâche. Sans répit. Jusqu’à l’overdose. Jusqu’à ce procès.

Aujourd’hui, face à vous, je regrette mes actes. En partie du moins. Je n’ai pas désiré devenir un tortionnaire. J’aimerais revenir sur mes pas. Sortir de chez moi et partir à la découverte des merveilles qui bordent les chemins de nos vies. Faire du sport. Du vrai ! Pas simplement me coller devant un écran en gigotant comme un vermisseau une télécommande amoureusement serrée dans la main. Oui, j’aimerais revenir sur mes pas. Aller boire un verre avec des amis et discuter avec eux. En face à face. Vous savez, je suis nostalgique de l’époque, pas si lointaine, où les hommes et les femmes ne se contentaient pas de dialogues virtuels par écrans interposés. J’aime la modernité mais l’excès est une arme vicieuse. Si seulement j’avais accepté ne serait-ce qu’un quart des invitations reçues, nous n’en serions probablement pas là.

Par facilité et fainéantise, j’ai choisi le crime. L’assassinat de mes yeux à petit feu. Je ne compte plus les heures passées devant les multiples écrans qui jalonnent ma vie. Il y en a partout. Tout le temps. Où que j’aille et quoi que je fasse. Téléphones portables, ordinateurs, postes de télévision, tablettes, écrans géants… Le monde n’est plus qu’une somme de pixels.

Face à cette ophtalmologue, je n’ai rien à dire pour ma défense. La juge est sévère. Le verdict le sera tout autant. Je suis condamnable pour non-assistance à mes yeux en danger. Je plaide coupable mais j’accuse notre société de favoriser un crime de masse. Mes yeux. Vos yeux. Nos yeux. Tout est fait pour nous obliger à fixer des écrans à longueur de journée. Même la nuit. Et nous, comme des imbéciles, nous sommes consentants. Pire, nous en redemandons. Les limites sont bousculées. La baby-sitter moderne est éblouissante. Elle est LED et dangereuse mais, peu importe, elle est pratique. Presque aussi pratique que l’écran du GPS. Ou que celui du frigo qui peut se connecter à Internet quand il manque des œufs.

Dans un éclair de lucidité, j’ai un jour décidé de me mettre à la guitare pour pratiquer une activité loin des pixels. Deux jours plus tard, j’ai découvert « Guitar pro ». Un programme informatique pour apprendre à jouer. Un karaoké pour les doigts. J’ai travaillé quelques morceaux sans même me rendre compte que j’avais à nouveau les yeux rivés à un écran.

Dans ce procès, je fais preuve de lucidité à retardement. Ce n’est malheureusement pas une circonstance atténuante. Le regard de l’ophtalmologue est noir. Il m’est impossible de lire les lignes de ce tableau lumineux d’une traite comme je pouvais le faire il y a peu. Le temps pour frimer est derrière moi. Ces lettres floues forment un jury sans compassion. Je suis poussé à deviner ce monde plongé dans le brouillard. C’est la loi du talion. J’ai négligé mes yeux et ils me le rendent au centuple. Je suis contraint à porter des lunettes ou des lentilles de contact pour le restant de mes jours. La sentence tombe sèchement et me glace le sang. Il y a donc parfois une justice…
Je supporterai bientôt, tant bien que mal, la présence d’un pare-brise devant mes mirettes. C’est une manière comme une autre de se souvenir à quel point les yeux sont fragiles. Aujourd’hui, je paie une addition douloureuse. Ma vue se brouille et les choses n’ont jamais été aussi claires.

T’as pas dit « UNO »

Sale morveux ! Insolent ! Comment ose-t-il me dire ça avec son petit air supérieur ? Je t’en ficherai des « T’as pas dit UNO ».  Ses petits yeux brillent. Il sait qu’il me tient à la gorge. La tension est palpable autour de cette table rectangulaire. Provisoirement, Camille et Julien se taisent. Pour l’instant, tout se joue entre mon filleul et moi. Mano-a-mano. Un échange de regard digne d’un duel au soleil dans le sable chaud de l’Ouest américain.

Il frotte lentement ses deux cartes restantes l’une contre l’autre sans baisser la garde. Son regard ne laisse planer aucun doute. Il ne lâchera rien. Il n’abandonnera jamais. Il veut ma mort. Il veut que je pioche deux fichues cartes supplémentaires.

Le soleil se reflète dans le cadran sur le mur en face de moi. L’horloge indique 15h12. Je plisse les yeux. Je pince les lèvres pour faire naître sur mon visage mal rasé une moue de brigand sans foi ni loi. Terminé de rire. Cela va faire deux heures que j’empile les cartes. Que je pioche, que je passe mon tour, que j’inverse le sens du jeu, que je sabote la partie de mes adversaires et que je change les couleurs. Bientôt deux heures que je me démène pour me libérer les mains de ces maudites cartes colorées. Comme quoi, même sans commettre de crime, un bon père de famille se retrouve parfois avec des menottes virtuelles. Un parrain aussi. C’est également valable pour un frère, une mère, une sœur ou voisin qui passait par là au mauvais moment…

En plus, il faut un certain courage pour entamer une partie de UNO avec des enfants. Une bravoure qui peut s’apparenter à de la témérité. Je ne sais pas vous mais, personnellement, je connais peu d’enfants qui se contentent d’une partie. Quoi qu’il advienne, il y a aura revanche. Et revanches ! On connaît avec précision l’heure de la première donne. Tout le reste est aléatoire.

Par contre,  UNO présente un grand avantage par rapport à d’autres jeux : on peut y jouer en se mettant en pilotage automatique. L’encéphalogramme peut rester plat. Mode « Derrick » activé. On regarde vaguement la couleur au centre et on vide sa main sans malmener ses neurones.

Puis, comme par magie, le cerveau se réveille en sursaut. Cette prodigieuse machine se relance à plein régime. Les idées fusent. Se croisent. Se percutent. Un seul objectif : trouver une excuse efficace pour arrêter de jouer. Si possible, sans faire de peine à l’adversaire.
Face à un enfant, on ne peut pas se contenter d’un « J’ai piscine » dont je vous ai déjà parlé. Non ! Il faut être beaucoup plus malin. Je vous conseille : « Tu es vraiment trop fort pour moi. Il est temps de trouver des adversaires à ta taille ». Que ce soit vrai ou non n’a que peu d’importance. Vous pouvez aussi simuler un appel sur votre téléphone portable. Ou une chute de tension. Vous pouvez même renverser « maladroitement » votre verre sur la table.
C’est honteux mais universel. Ce n’est pas méchant. C’est juste l’instinct de survie qui se met en branle. Il faut parfois être fourbe et machiavélique pour esquiver 3h de UNO. C’est humain. Rassurez-vous, vous n’êtes pas des monstres pour ça.

Avec assurance, il revient à la charge : « T’as pas dit UNO ! Tu dois prendre deux cartes dans le tas ».

Dans des moments pareils, je pense au Petit Poucet de Charles Perrault. Dis-moi mon grand, une balade en forêt, ça te tente ? Est-ce vraiment un crime si je mets cet enfant en vente sur eBay ?  Ou si je l’invite à l’Accrobranche par une pluie battante ?

Pfff ! « T’as pas dit UNO »… Et les enfants qui meurent de faim dans le monde, alors ? Et ces gens qui n’ont pas accès à l’eau potable ? Ma facture de chauffage qui frôle l’indécence ? Ces policiers courageux qui se font tuer en faisant leur job ? Les prisons qui débordent et qui tombent en ruine ? Les faillites et les fermetures qui s’enchaînent et qui plongent des familles entières dans la merde ? Bon, je vous l’accorde, je suis au paroxysme de la démagogie. Néanmoins, permettez-moi de penser que personne ne fera la Une d’un journal pour ne pas avoir dit « UNO ». Sauf peut-être dans le Journal d’un Workaholic.

En réalité, face à cet enfant qui me pointe du doigt, je reviens quinze jours en arrière. Pas dans ma jeunesse, non. Juste quinze jours plus tôt. Une soirée arrosée entre jeunes trentenaires. Parce qu’on est de grands enfants, on a sorti le jeu UNO après le couscous merguez. Parce qu’on est de grands enfants, les éclats de rire ont perforé le silence. Parce que je suis un grand enfant, j’ai regardé Cédric droit dans les yeux en lui disant : « T’as pas dit UNO ! » Sans réfléchir. Avec une satisfaction sans borne dans la voix. Je jubilais. Le reste du monde n’existait plus. Peu importe les factures, les heures de sommeil qui me manquent et le ménage qui m’attend. Il n’avait pas dit « UNO ». À cette seconde précise, rien d’autre n’avait d’importance pour nous.

Je regarde mon filleul comme si j’étais face à un miroir. Vous allez peut-être vous dire qu’on s’attache à des détails mais je ne veux pas vivre dans un monde dans lequel on gagne une partie sans avoir dit « UNO ». Quel exemple suis-je si je balaie cette règle encombrante d’un revers de la main devant lui ? La vérité, c’est que je suis distrait. Sans doute un autre symptôme du Blackjack. Je n’ai pas dit « UNO ». Il faut l’accepter. Rengainer la mauvaise foi. Se faire à l’idée qu’il n’y a qu’une seule option qui s’offre à moi. Sans broncher, je pioche deux cartes supplémentaires. Un sept rouge et un neuf bleu. J’ai cette conviction profonde que je vais galérer pour m’en débarrasser.

L’attrait du crayon

Défi du jour :

Que se passe-t-il lorsqu’on donne 10 min à un Workaholic pour faire un dessin…

Réalisé en 8min 12sec le 21/03/2012

« Dans chaque enfant, il y a un artiste. Le problème est de savoir comment rester un artiste en grandissant » – Pablo Picasso

 Rendez-vous chez les WorkArtists

Pas de mots

Certains jours, presque tout le reste semble dérisoire. Certains jours, même les workaholics freinent le pas pour regarder la tristesse de la vie au fond des yeux. Une douleur aussi vaste qu’un océan. Une souffrance intense face à laquelle tout le monde se met d’accord sans dire un mot.

Pour celles et ceux qui ne suivent pas les informations, un car belge circulant sur l’autoroute suisse A9 en direction de Sion (canton du Valais) a percuté la paroi d’un tunnel à Sierre ce 13 mars. La Belgique pleure au moins 28 personnes dont 22 enfants qui rentraient des sports d’hiver… Que peut-on dire dans des moments comme celui-là ? Rien… Mais, maladroitement, on tente quand même d’apporter un petit mot de soutien à qui voudra l’entendre. C’est humain. On tente gauchement de participer à cette pluie battante de messages solidaires.

On a le sentiment qu’on ne peut rien dire. Qu’on ne peut rien faire. Mais ne rien faire, ce n’est pas possible. On se tait pendant une minute seulement. Pour réfléchir. On se dit que, par moment, le destin est une belle saloperie. On se dit qu’il n’y a pas si longtemps, on usait, nous aussi, nos jeans sur les banquettes de ces cars. On se souvient de nos bras levés pour dire au revoir à nos propres chérubins au moment du départ. On se regarde dans le miroir en se disant qu’on a beaucoup de chance. On tente d’imaginer une seconde seulement ce que les parents et les proches de ces victimes ressentent. En vain.

Soudainement, on se souvient qu’on est humain. Impuissant face à l’injustice. On se prend la réalité en pleine figure. On tente de sécher les larmes d’une source qui semble intarissable. On tente de réchauffer son cœur. On regarde autour de soi pour se sentir moins seul.

C’est sur cette note d’espoir que je termine ce petit mot maladroit. Mon cœur pèse des tonnes en pensant aux familles touchées, mais je ne suis pas seul. Vous non plus. Aujourd’hui, la Belgique entière passe le ruban noir autour de son bras.

(Con)gratulations

Vous savez quoi ? Vous avez vraiment d’excellents goûts pour choisir vos lectures. Je n’ai rien de spécial à vous demander mais, le 1er mars, c’est la journée du compliment. Pourquoi se priver ? Il y a tant de choses à dire. J’en viens presque à regretter d’avoir dormi cette nuit. Que d’heures perdues durant lesquelles je n’ai pas pu complimenter mes semblables. À défaut de pouvoir applaudir toutes les personnes auxquelles je songe en ce moment, je vais prendre cinq minutes de mon temps pour attribuer deux médailles.

Comme vous le savez peut-être, la banque Dexia s’appellera désormais BELFIUS. Je m’en voudrais de ne pas commencer cet « éloge day » en tirant mon chapeau à celui ou celle qui a pondu ce nom. C’est ingénieux. Efficace. Porteur. Un scud marketing digne d’une bombe atomique. Léon Zitrone a dit « Qu’on parle de moi en bien ou en mal, peu importe. L’essentiel, c’est qu’on parle de moi ! ». Bingo. La vague est imposante et les surfeurs nombreux.

Les mauvaises langues diront que Belfius rime avec Nautilus et que, dès lors, il ne faut pas s’étonner de toucher le fond. Que Belfius pourrait sans aucun problème devenir le nom d’un yaourt aimé de tous. Je n’en ferai rien. Trouver un nom qui fait à ce point l’unanimité s’apparente à un véritable challenge. Le défi est relevé avec brio. C’est tellement réjouissant de se dire qu’un simple mot peut faire rire aux larmes une population entière. Je ne peux m’empêcher de remercier chaleureusement la personne à qui nous devons ces moments inoubliables. J’ai également une pensée émue pour tous les employés qui vont devoir décrocher leur téléphone professionnel avec un jovial « Belfius, service crédits, bonjour ». Tous mes vœux de bonheur les accompagnent.

J’adresse mon deuxième compliment à Olivier, « le grutier d’Annevoie ». On dirait le terrifiant pseudonyme d’un psychopathe de thriller. Mais non ! C’est simplement une personne qui prend son travail à cœur. L’employé du mois. Avouez que, 20 minutes pour détruire une maison, c’est quand même remarquable. Certains d’entre vous, un peu tatillons, vont s’arrêter sur le fait qu’il n’a pas démoli la bonne maison. Vous seriez mesquins ! « Les indications ont été données par téléphone et je me suis dit: ‘allez, on y va, on avance, faut travailler’. J’ai abattu une petite maison blanche comme celle que j’aurais dû vraiment démolir. Il y a eu un malentendu » (source RTL).

Je retiendrai de cette histoire qu’il faut 20 minutes pour détruire une maison que la majorité des citoyens mettrait une vie à payer. C’est un petit exploit des temps modernes. Je me devais de complimenter l’auteur de cette prouesse, qu’elle soit volontaire ou non.

Vous l’aurez compris, la méfiance est de mise. Le compliment, c’est un cousin éloigné de l’hypocrisie et du sarcasme. Certains sages vous diraient qu’il faut toujours se méfier des gens qui lancent des fleurs à tort et à travers. Une fois les fleurs passées, il ne reste que les pots. C’est peut-être vrai mais terriblement déprimant.

Offrir un compliment est un art à la portée de tout le monde. Le recevoir est une chance. Je pense qu’il n’y a pas de jour pour faire un compliment sincère. Par contre, je n’en ferai aucun à l’imbécile qui a inventé cette journée ridicule.

BONUS (grâce à l’émission de France 2 “On n’demande qu’à en rire” présentée par Laurent Ruquier – 14/03/2012)

Arnaud Cosson et Arnaud Tsamere dans le sketch : “Le grutier qui a rasé une maison par erreur”

Blackjack

« Une soupe, ça te tente ? » Il était 11h15 quand Stéphanie m’a envoyé ce message. J’avais déjà faim. En réalité, je voulais des pâtes, une fondue savoyarde, un kebab géant… J’ai dit oui à la soupe pour me donner bonne conscience. En route pour l’orgie de légumes. J’avais mal à la gorge et je me suis dit que ça me ferait du bien de boire une soupe brûlante. Dans ces moments-là, j’y mets du mien. Je tente de me convaincre avec les moyens du bord.

Steph est une amie infirmière. C’est vraiment un job qui m’impressionne. Ce sont des personnes pour lesquelles j’ai énormément d’admiration. J’adore discuter avec Steph devant un bon petit plat. Elle esquive toujours avec beaucoup d’habileté les sujets qui coupent instantanément l’appétit.

Aujourd’hui, elle avait l’air crevée. J’ai appris, avec l’expérience, qu’on ne dit pas ce genre de choses à une femme. N’empêche, de vous à moi, elle avait vraiment l’air crevée. Elle m’a expliqué qu’elle venait d’enchaîner la semaine avec une garde le week-end. Un marathon de sept jours dans les cernes. Elle m’a dit entre quatre yeux qu’elle était vraiment heureuse de pouvoir souffler un peu. Qu’elle enviait parfois les gens avec un rythme de travail « normal ». Puis d’un coup, elle m’a regardé et s’est interrompue. Je ne disais rien. J’ai été surpris. Je ne comprenais pas bien ce silence soudain. Un peu embarrassée, elle m’a dit que je n’étais sans doute pas la personne la plus appropriée pour « écouter ses jérémiades ». J’ai tiqué. Je ne comprenais toujours pas son étrange malaise. Et puis, elle m’a lancé la réalité en plein visage avec une simple question : « Tu viens d’enchaîner combien de jours, toi ? » Je me suis redressé. J’ai hésité. J’ai réfléchi. J’ai avalé une cuillère de soupe tomate/basilic pour gagner quelques secondes. Est-ce que je me souvenais réellement de mon dernier jour « off » ? J’ai cherché. J’ai visualisé mentalement les pages griffonnées de mon agenda. J’ai additionné les jours. 19… 20…21. Après un intense moment de concentration, j’en suis arrivé à la conclusion que j’étais à mon 21ème jour de rang. En toute simplicité, j’ai répondu à la question de Steph en trouvant ma vie normale. Vu sa tête, je devais être le seul à la table à trouver cette vie normale. Qu’importe. Nous en avons ri. Pris dans le délire, nous avons même inventé une maladie à la hauteur de mes 21 jours de travail consécutifs : le Blackjack.

Haut les yeux, vous êtes cernés ! Steph a raison, je suis sans doute malade. Le diagnostic est en béton. J’ai le Blackjack ! Les symptômes sont présents. Pour la première fois depuis longtemps, je les remarque. Ils jalonnent ma vie. Ce matin, j’ai fait un café sans café. J’ai regardé la capsule posée sur le plan de travail pendant que l’eau chaude coulait paisiblement dans ma tasse. Rien de bien grave, me direz-vous. C’est vrai. Le problème c’est qu’en y réfléchissant deux minutes, l’ardoise est bien plus chargée que cela. Ces derniers jours :

  • J’ai voulu changer de chaîne de télévision avec mon étui à lunettes.
  • J’ai appuyé sur « essence » à la pompe alors que ma voiture roule au Diesel, qu’elle a toujours roulé au Diesel et que, vraisemblablement, elle roulera toujours au Diesel.
  • J’ai tenté d’éplucher une pomme avec une cuillère.
  • J’ai mis préchauffer le four pour une pizza. Trois heures plus tard, je me suis souvenu que j’avais finalement décidé de manger une omelette et qu’il serait peut-être temps d’arrêter le four.
  • J’ai encodé un rappel dans mon téléphone portable pour ne pas oublier d’aller me coucher.
  • Je suis entré dans ma douche en chaussettes.
  • J’ai écrit « habilité » au lieu d’ « habileté » dans un texte. Merci Pam.
  • J’ai essayé de fermer la porte de mon appartement avec la clé de la boîte aux lettres.
  • J’ai voulu envoyer un courriel sans destinataire.
  • J’ai mis du sel dans ma pâte à crêpes.
  • J’ai oublié de refermer le réservoir à poudre avant de relever la porte du lave-vaisselle.
  • J’ai fait le “0″ avant de composer un numéro de téléphone alors que j’étais chez moi. Dans la foulée, j’ai aussi décroché en me présentant avec ma fonction comme je dois le faire à mon poste pendant la journée.
  • J’ai allumé la lampe de ma terrasse alors que j’allais vers la cuisine.
  • J’ai pris une calculatrice pour faire « 18 + 9 = ».
  • Je ne sais toujours pas comment mais j’ai réussi à faire monter la mousse dans ma baignoire à 2 mètres. J’ai certainement raté le dosage.
  • J’ai répondu « Merci » à quelqu’un qui me disait « Bonjour » dans la rue.
  • J’ai allumé le grille-pain. Je n’avais plus de pain.
  • J’ai chanté « Yé suis Sancho de Cuba » du film The Mask à haute voix sans m’en rendre compte. Tchic tchikiboum !
  • J’ai retourné la moitié de l’appartement pour retrouver mon téléphone portable. Il était dans ma poche. Pas la même que d’habitude mais dans ma poche quand même.
  • J’ai rangé une bouteille de lait vide dans le frigo.
  • J’ai parlé à la présentatrice de JT depuis mon canapé. Avec le recul, je pense qu’elle ne m’a pas entendu…
  • J’ai confondu la bouteille de Dreft avec celle de menthe au moment de faire la vaisselle. J’étais très surpris que l’eau soit verte et collante.
  • J’ai encodé un virement bancaire de mon compte vers… mon compte.
  • J’ai ouvert une enveloppe en coupant la lettre qui était à l’intérieur en deux.
  • J’ai imité un solo d’Eric Clapton avec un manche de brosse.
  • Je me suis arrêté devant un passage pour piétons alors que ce brave petit bonhomme était vert. Les passants n’ont pas compris. Il fallait que mes yeux se mettent d’accord avec mon cerveau et mes jambes. Galère ! Le temps que la pièce tombe, le feu était passé au rouge.
  • J’ai parlé à des objets que j’étais content de retrouver.

Pour résumer : j’ai le Blackjack ! Ce valet noir fourbe et malicieux hante mon quotidien. Cette maladie incurable qui nous amène à faire n’importe quoi dans un état comateux. Cette sournoise manie de poser des actes ridicules à cause de la fatigue. La liste des symptômes est sans fin. La liste des personnes infectées n’est pas triste non plus.

En parlant de ça, je compte sur vous pour lister tous les symptômes du Blackjack que vous pourriez observer dans votre quotidien. N’hésitez pas à dénoncer vos proches aussi. Nous sommes « entre nous ». Si le ridicule tuait, ça se saurait depuis longtemps. Votre contribution pourrait sauver des vies. Et, à défaut de sauver des vies, les moments de solitude de nos vies en feront rire plus d’un… et ça, chers lecteurs, ça vaut tous les médicaments du monde.

Dînette royale

C’est jour de fête. Non pas que Monique soit une acharnée de ces traditions mais elle aime profondément réunir la famille autour de cette grande table en chêne massif. Sur son calendrier mural, elle a entouré religieusement la date du 6 janvier avec un gros marqueur indélébile rouge. Le trait n’est pas net. À 72 ans, Monique n’a plus la même précision qu’autrefois dans les gestes. Avec l’âge, l’assurance se transforme en fébrilité. Le cercle est hésitant mais qu’importe, nous sommes le 6 janvier. C’est la fête des Rois.

Monique regarde cette belle galette dorée qui trône majestueusement au centre de la table. La regarder suffit à faire gargouiller les ventres. Son ogre de mari raffole de cette pâte feuilletée garnie de frangipane. Au moment de couper la galette, Georges regarde toujours si sa chère et tendre coupe bien six parts égales. Il ne faut flouer personne. La découpe demande une précision chirurgicale pour faire taire les bougons. Monique regarde vers la place de Valérie, sa fille unique. Depuis toute petite, elle a toujours voulu s’asseoir sur le même siège pour être dos à la fenêtre de la salle à manger. En apportant le café à table, Monique entend le bruit désagréable de l’assiette de Valérie qui se dandine sur la nappe. Aussi loin que Monique s’en souvienne, cette gosse a toujours fait ça. Aujourd’hui adulte, elle continue de presser le bord de son assiette et de la soulever légèrement avant de relâcher. C’est un trouble obsessionnel compulsif comme diraient les spécialistes. Le genre de manie qui énerve profondément Jacques, son mari. Fanny et Simon, eux, sont excessivement sages à table. Surtout chez Papy et Mamy. Et encore davantage quand ils craignent d’être privés de galette. La plus grande n’a plus grand-chose à craindre. Elle vient d’avoir 18 ans. Ça pousse vite les enfants. Bientôt, elle pourra conduire. Pourtant, Monique la regarde toujours comme cette petite fille maladroite qui dominait son vélo avec difficultés devant la maison.

Comme chaque année, c’est Simon qui doit passer sous la table. C’est la coutume. Honneur au plus jeune. C’est à lui de désigner à qui vont revenir les différentes parts de la galette des Rois. Monique voit un large sourire se dessiner sur le visage de l’homme qu’elle aime. Avec ses genoux qui le font souffrir, Georges bénit sans doute le ciel de ne pas devoir se glisser sous la table. Ce sont bien les fesses de Simon qui prendront les poussières sous le grand rectangle boisé. Rien de bien grave se dit la grand-mère. Valérie à l’habitude de voir revenir les vêtements du petit dans des états à peine imaginables. C’est à croire qu’il se roule dans la crasse exprès pour faire enrager sa mère.

Monique tend le couteau vers le ciel. L’immense lame brille à la lumière du plafonnier. Les six assiettes vides attendent leurs invités.

— Pour qui est cette part ? énonce solennellement la septuagénaire.

Elle entend distinctement son petit-fils désigner sa maman. Les grands yeux bleus de Monique brillent de bonheur. Elle dépose méticuleusement le premier morceau sur l’assiette de Valérie.

— Et pour qui est cette part ? poursuit la grand-mère.

Très bien Simon. Les dames d’abord. Maman. Mamy. Et puis Fanny. La galette se décompose peu à peu. Des miettes sucrées tombent sur la belle nappe blanche sortie pour l’occasion. Sur sa lancée, Monique attaque la seconde moitié de la galette et plante à nouveau sa lame dans la frangipane. Elle respecte scrupuleusement les injonctions de Simon. La quatrième part est pour son papy. La suivante pour son papa. Et la dernière, comme chaque année, pour lui.

Monique observe les six assiettes bien chargées et sourit de plus belle. Le destin a guidé son couteau aux frontières de la fève. Elle voit un minuscule bout de papier aluminium dépasser d’une des parts de galette. Elle est enthousiaste. Ravie. Heureuse. Comblée. Elle sait qui est le Roi. Il n’y aura pas meilleur souverain autour de cette table. Pas de meilleure tête sur laquelle poser cette couronne en papier doré. On dit souvent que les derniers seront les premiers. C’est sans doute ce que s’est dit Simon en s’attribuant le dernier morceau. Mais il ne faut pas croire toutes les bêtises qu’on raconte. Les derniers restent parfois les derniers. Monique regarde vers son Georges avec passion. Il va sans doute essayer de refiler la fève au petit en douce mais, cette année, il ne pourra pas tricher. Cette année, Monique a vu l’aluminium. Le Roi Georges ! Ce n’est peut-être pas le plus conquérant des hommes mais le cœur de Monique lui est acquis à jamais. C’est Georges, le Roi. Et elle sera Reine. Son âme de petite fille refait surface. Elle a les joues rougies par une joie indescriptible. Son sourire majestueux illumine la salle à manger.

La future Reine s’apprête à planter sa fourchette dans sa part de galette quand la sonnette de la porte d’entrée la sort brutalement de son conte de fée. Elle s’excuse et se dirige vers le fond de la pièce pour ouvrir à la personne qui vient de sonner.

— Bonjour Madame Grifard, dit la petite voix enjouée derrière la porte.

— Veux-tu bien arrêter de m’appeler ainsi, Lucie. Tu sais très bien que je préfère que tu m’appelles Monique.

— Pardon Monique. Comment allez-vous aujourd’hui ? demande la voisine de la vieille dame en restant sur le pas de la porte.

— Merveilleusement bien. Nous mangeons la galette des Rois en famille.

Le visage de Lucie s’assombrit en une fraction de seconde.

— C’est Georges qui a la fève cette fois. Tu te rends compte ? Le roi Georges. La reine Monique. Je suis tellement heureuse !

Lucie sent une tristesse infinie l’envahir. Elle penche légèrement la tête pour confirmer sa crainte. Elle aperçoit une immense table déserte sur laquelle se trouvent six assiettes. Cinq parts de galette des Rois auxquelles personne ne touchera. Il n’y a pas un bruit. Pas un murmure dans cette pièce. Juste de vieilles photos sur le rebord de la cheminée. Lucie aperçoit la photo de Valérie entourée de Jacques et des enfants. Elle vit à plus de 200 km depuis plusieurs années. Sans doute trop loin pour venir partager un bout de gâteau avec sa mère. Lucie arrête son regard quelques secondes sur le franc sourire de Georges figé à jamais sur une photo prise un an avant qu’il meure.

Avec tendresse, Lucie pose délicatement sa main sur le bras gauche de Monique sans trop savoir quoi dire.

Do, Ré, Mi, Fa, Soldes !

J’ai besoin d’un nouveau jeans ! Énoncé de cette manière, vous devez certainement penser que j’ai une vie passionnante. Que je tiens un scénario en béton pour « Mission impossible 5 ». Que vous allez vous empresser d’en parler à votre frigo tellement cette information est capitale. Vous seriez ironique et je ne l’aurais pas volé. Mais, il y a souvent un « mais » qui traîne derrière une phrase aussi profonde que : « J’ai besoin d’un nouveau jeans ». Je vais donc compléter ma phrase. J’ai besoin d’un nouveau jeans mais les soldes viennent de commencer.

Les soldes. Un bon vieux disque qu’on aime réécouter quand on a le blues. Une mélodie aux allures de quête des temps modernes. Vous savez que certaines personnes fixent des jours de congé pour prendre les magasins d’assaut ? Que certains se couchent tôt pour être en forme. Et de la forme, il en faut. Trente kilos de vêtements sur chaque bras pendant d’interminables heures. On ne voit pas le temps passer quand on s’amuse. C’est vrai. Mais pas pour les prix cassés. On ne joue pas. On ne s’amuse pas. C’est sérieux de faire les soldes. C’est un défi. Une bataille. Bien entendu, il n’y a pas de peinture de guerre, même si le maquillage de certaines peut s’y apparenter. A priori, il n’y a pas d’armes non plus mais on se rue, on hurle et on piétine. C’est d’une simplicité déconcertante. Une lutte au corps à corps. Pas d’otages ! C’est pénible un otage. Pas d’enfant non plus. Ça parle, ça veut des gaufres et ça traîne. Les soldes, c’est une mission pour un commando d’élite. Une équipe surentraînée. La durée de vie d’un touriste est dérisoire dans un magasin qui brade son stock. Comme le dirait John Rambo : « C’était pas ma guerre. »

Les aiguilles s’alignent. Il est midi. Ma mission, si toutefois je l’accepte : « trouver un nouveau jeans en 30 minutes ». Pas de fioritures. J’entre, j’achète, je sors. Allez savoir pourquoi, l’heure de table d’un workaholic ne dépasse jamais 30 minutes. Dans le meilleur des cas et pour le meilleur des encas.

Je suis à un mètre du portique de sécurité du magasin du jour. L’air chaud et moite fouette mon visage engourdi. Je suis en terrain hostile, je le sens. Je regarde autour de moi et reconnais à peine ce lieu dans lequel je suis venu un mois plus tôt. C’est l’apocalypse dans un verre d’eau. On dirait une chambre d’ado. Les gens s’emparent de vêtements qu’ils jettent aussitôt en haut d’une pile instable. Des jupes sur des pulls. Un top dans les chaussettes. J’avance prudemment et contourne une chemise roulée en boule sur le sol. Les bouts de tissus papillonnent dans tous les sens. Si Franco Dragone était derrière ce show, on crierait probablement au génie. Toutes ces couleurs. Ces spirales. Toutes ces loques hors de prix qui volent sur le morceau « Paradise » de Coldplay.  Quand je vois la détresse dans les yeux de la vendeuse qui se trouve à trois mètres de moi, je me dis que c’est plutôt l’enfer. Je pense dix secondes au temps qu’il me faut pour plier trois pauvres t-shirts chez moi. Je regarde ce magasin à 360 degrés et me dis que si je travaillais ici et que j’avais personnellement tout rangé avant l’ouverture des portes ce matin, il y aurait probablement des morts à l’heure qu’il est ! Être vendeur pendant les soldes, c’est un peu comme être cet enfant dont on explose le château de sable sur la plage. Mais non. Il n’y aura pas de larmes. Cette fille incarne la dignité dans toute sa splendeur. Grâce à son badge, je vois que mon héroïne s’appelle Cécile. Dans un vacarme incroyable, elle tente d’aider un groupe de clientes déchaînées. D’ici, je ne sais pas ce qu’elles veulent mais elles ont l’air de le vouloir vraiment. Je ne peux malheureusement pas faire grand-chose pour Cécile.

Je la quitte des yeux pour essayer de trouver les jeans. Je me faufile péniblement dans les allées. Et à part ça, c’est la crise ! Ben voyons… Je vous le concède, il y a de belles affaires à conclure. Si je n’étais pas un workaholic pressé, je ressortirais probablement d’ici avec deux jeans, quatre pulls, trois chemises, une veste et une cravate. Les soldes ont cette faculté de créer des besoins auxquels nous n’avions pas songé plus tôt dans la journée. Je suis persuadé que certaines personnes arrivent à se surprendre le soir en faisant l’inventaire des achats du jour. Dieu merci, je suis un workaholic. Barre à tribord. Cap sur les jeans.
Je m’excuse et tente de me frayer un chemin dans l’hystérie collective. Plus les pourcentages sont élevés, plus les obstacles sont hostiles. On me bouscule. On me cogne. On m’éjecte. Et surtout, on s’en fout ! On m’a toujours fait croire que, pendant les soldes, les pourcentages indiquent le niveau de la réduction. C’est en partie vrai. De vous à moi, le pourcentage indique surtout vos chances de survie dans une zone précise du magasin. Concrètement, une zone à 30% s’apparente à descendre paisiblement la Lesse en kayak. Une pancarte fluo indiquant 70% pourrait davantage être assimilée au trekking de 10 jours intitulé : « Du Désert Blanc à la Vallée des Rois ». J’ai beau regarder autour de moi, malgré la chaleur, je suis loin de la splendeur de l’Égypte.

Perdu dans mes pensées de sable blanc, je viens d’avoir une révélation. Vouloir acheter un vêtement pendant les soldes sans connaître sa taille est profondément naïf. Je me sens seul. Cécile est loin. Je vais devoir me débrouiller. Taille US 34. Taille Fr 43-44. US ? UK ? FR ?  Et le mode d’emploi ? Je déplie un jeans au hasard en désespoir de cause et soupire. Je pense que je peux entrer deux fois dedans. Deux jeans pour le prix d’un. Yeah ! Même joueur joue encore… Il fait chaud. J’en ai déjà marre. Je prends tous les modèles qui me passent sous la main et fonce vers les cabines d’essayage. Pendant 30 secondes, en voyant la file, j’ai réellement envie d’enlever mon jeans au milieu du magasin pour essayer les différents modèles. Ils peuvent le faire dans les caméras cachées. Pourquoi pas moi ? Monde cruel…

J’attends. Je piétine. L’heure tourne. Je regarde autour de moi et constate qu’il y a toujours autant de monde. J’en vois qui s’adonnent au va-et-vient entre les allées et les cabines. Des vêtements hideux partent. D’autres vêtements hideux reviennent. Certaines personnes font le siège des cabines avec un astucieux procédé de ravitaillement. La période des soldes étant un moment propice pour les élans de gentillesse, la dame devant moi sort les crocs et interpelle le convoi de ravitaillement : « Excusez-moi mademoiselle, vous compter passer votre journée à amener des vêtements à votre amie ? » La gamine rougit en balbutiant quelques mots à peine audibles. Tête baisée, elle passe pour la dernière fois devant nous. Du moins, c’est ce que je lui conseille si elle tient à la vie.

Pourquoi les magasins ne fonctionnent-ils pas comme les parcs d’attractions ? Un petit ticket à l’entrée pour un tour de manège. On entre par lot de 20 personnes pour une demi-heure de folie. On peut imaginer un système comme pour un terrain de squash. Après 30 minutes, les lampes s’éteignent et on sort gentiment sans faire d’esclandre. Vous allez me dire, à juste titre, que la ruée vers les vêtements est économiquement rentable quand elle est débridée. On a tellement peur que quelqu’un achète ce qu’on aime qu’on prend tout et n’importe quoi. Surtout n’importe quoi. Vous imaginez le même foutoir dans un restaurant ? Comment ça complet ? Non mais ne vous inquiétez pas, nous allons manger debout. Pas de problème. Tu prends quoi en entrée, chérie ?

J’arrive enfin aux cabines. J’ai demandé à la vendeuse qui gère les lieux si je pouvais en avoir une avec vue sur la mer. Elle n’est pas d’humeur à rire. Ce sont les soldes ! J’oubliais…
Je m’engouffre dans la première cabine et tire le rideau. J’hésite un instant à passer la tête et à dire que je n’ai plus de papier mais, non, ce sont les soldes. C’est sérieux les soldes !

Je me regarde dans le miroir et réalise avec horreur que je vais ramer sec dans les minutes qui viennent. Note pour plus tard, ne plus jamais mettre des bottines de marche le jour des soldes. Vive les chaussures à scratch. Ciel, que j’aimerais pouvoir faire les soldes en peignoir et en slash.

Je fais ma gymnastique annuelle et gesticule dans tous les sens pour enfiler ces jeans. Trop petit. Trop large. Trop grand. Trop bleu. Trop usé. Trop de poches. Trop droit. Trop PARFAIT ! J’ai enfin mis la main sur un modèle qui me convient.

Je me rhabille et ouvre le rideau d’un geste brusque en faisant claquer les anneaux. Les clients me regardent un instant. Dans ces moments-là, je trouve toujours quelque chose d’intelligent à dire. Aujourd’hui, je lance fièrement : « a voté » et repars droit comme un « i » en fendant la foule.

Ma mission touche à sa fin. Je suis à un jet de pierre de mon objectif. Je trépigne d’impatience dans la file devant la caisse. La petite brune qui scanne les vêtements est plutôt mignonne. Je m’occupe comme je peux mais il existe une règle d’or : draguer une femme en période de soldes est économiquement et nerveusement suicidaire. Je me change les idées comme je peux. Je tente de compter le nombre d’articles que les clients devant moi ont entre les mains. J’ai l’impression que certains prennent tout en se disant qu’ils pourront toujours échanger plus tard. Je regarde les babioles qui m’entourent sur les présentoirs. J’épie les disputes dans les allées. Je tente de deviner l’âge des gens. Je vérifie pour la douzième fois en trois minutes que je n’ai pas reçu de sms. En clair, je m’ennuie ferme.

Après 15 minutes insoutenables, je pose enfin ce malheureux jeans devant la caissière. Elle me regarde fixement l’air de dire : « Et c’est tout ? » Je vois qu’il y a un problème mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. Je m’attends à tout. Un pull gratuit si je prends un deuxième jeans ? Un ticket de tombola pour remporter un voyage aux Seychelles si mes achats dépassent 100 EUR ?

— Vous savez que cet article n’est pas soldé ? me dit-elle un peu gênée.

Je dois rester fort. Dissimuler la larme que je sens se former au coin de mon œil droit. Sauver la face. Je ne peux pas renoncer à ce bout de tissu qui m’a donné tant de mal.

—   Oui. Oui, dis-je entre mes dents avant de sortir ma carte de banque…

Au fourneau !

Les heures deviennent des minutes. Les minutes des secondes. Les secondes des grains de sable insignifiants. C’est le prix à payer pour esquiver le restaurant. Laurence court dans tous les sens. Elle s’agite et fait virevolter les casseroles, les poêles, les plats, les assiettes et les couverts. Avec une dextérité déconcertante, elle jongle les yeux fermés avec les ingrédients. Il y a de tout. Le menu du réveillon est copieux. Début des hostilités avec un méli-mélo de crudités accompagné d’un Baticho (4 cl de vodka, 2 cl de liqueur de mandarine et 1 cl de jus de citrons verts). Eau du robinet pour les autres. Une fois réglé le conflit sur l’absence de mini-pizza, la dinde farcie aux fruits fera son entrée triomphale dans le salon. Laurence se déchaîne sur les pommes, les oranges, les raisins, la mie de pain et le cognac. Une gorgée pour la dinde, une gorgée pour elle. C’est un grand cru ! La dinde est rassasiée. Laurence aussi. Elle se donne du courage. En quelques minutes seulement, il faut poivrer, saler, enduire, saupoudrez, préchauffer, couper, éplucher, ajouter, mélanger, farcir, barder, enfourner, cuire… il y a du workaholisme caché dans cette cuisine. Les saveurs se mélangent dans l’air. Les épices titillent les narines. Une âme curieuse qui oserait passer le bout de son nez par la porte risquerait sa vie. On ne rentre pas dans cette cuisine comme dans un moulin. Ce lieu est devenu une forteresse imprenable. Pas le temps de jouer ou d’apprendre. La guerre est déclarée. Les plats souillés gisent un peu partout.

Christophe regarde sa chère et tendre depuis l’encadrement de la porte. C’est fou ce qu’elle est belle dans ce concerto culinaire. Il le sait. En mettant les mains à la pâte, il s’expose aux critiques. Dans un premier temps, il recevra les fleurs pour l’effort. Ensuite, arriveront les pots en terre cuite lancés avec une force incroyable. Christophe n’est pas un cordon bleu. Il est réaliste sur ce point. Mais que faire ? En restant les bras croisés, il s’expose tout autant à la critique. C’est un cul-de-sac… Il est foutu et il le sait. Timidement, il propose finalement son aide. La réponse fuse. Il est chargé de préparer les fagotins de haricots et les tomates au four. Il a envie de se jeter par la fenêtre mais l’appartement est au rez-de-chaussée. Il aimerait demander s’il peut mettre la table à la place mais la négociation, dans des moments aussi intenses, c’est risqué !
Le jus des tomates dégouline sur ses doigts. Il déteste ça. C’est froid. Visqueux. Il grimace et se dit qu’il aimerait regarder les dessins-animés avec son fils. Prétexter une surveillance rapprochée de ce diable en culotte courte qui rigole de bon cœur devant « Cars ». Bien vendu, ça peut être crédible ! Malheureusement, Laurence et Christophe n’ont pas de fils. Louer un enfant le temps de Noël n’étant pas une option, Christophe s’attaque maladroitement aux fagotins.

Vous imaginez sans doute qu’on plonge dans une version moderne des Righteous Brothers et que les ingrédients se mélangent sur une mélodie déchaînée. Que les fantômes de l’amour planent dans cette cuisine. Ce serait tellement romantique. Les mains qui se frôlent. Qui, les unes contre les autres, caressent sensuellement la dinde. Malheureusement, il est 17H32. Laurence met son romantisme à la casserole. Le four n’est pas encore chaud. Les invités arriveront dans peu de temps et tout doit être presque parfait.

Il est maintenant 19h30. Les deux dernières heures s’apparentent davantage au générique de Benny Hill qu’à une ballade de Loreena McKennitt. Peu importe, c’est le soulagement. Une délicieuse odeur de dinde farcie serpente entre les pièces de l’appartement et donne l’eau à la bouche. Les fagotins de haricots aussi, dans une moindre mesure. En regardant sa table étincelante, Laurence est fière d’elle. Elle est heureuse. Heureuse et épuisée. Elle se demande secrètement si elle aura la force de tenir éveillée toute la soirée. Elle a mis sa belle robe noire. Une ceinture à boucles argentées qui la rend encore plus élégante. Elle s’est maquillée. Son collier scintillant plonge dans son décolleté. Elle vérifie dans le miroir que rien ne cloche. En général, c’est à ce moment que Christophe passe nonchalamment en short derrière elle. Un homme, ça se change à la dernière minute. C’est génétique ! Pas la peine de s’énerver. C’est le calme avant la tempête.

Et pour une tempête, c’est une tempête ! Les verres s’entrechoquent. Il y a des éclats de voix dans l’air. Des rires gras qu’on ne tente pas de retenir. Ils viennent du cœur. On se tape sur l’épaule en se remémorant les bons vieux souvenirs. Comme l’histoire dite du « frein à main ». Cette nuit un peu dingue durant laquelle Christophe avait pour mission de ramener une fille ivre chez elle. Pour résumer, imaginez que vous devez parcourir 70 bornes avec une fille ivre qui veut impérativement tirer le frein à main à 120 km/h sur l’autoroute. Une galère ! Christophe a bien imaginé la caser derrière mais c’était plus simple de la surveiller sur le siège passager. Restait l’option du coffre mais, allez expliquer à un policier pourquoi vous avez une fille ivre morte dans votre coffre !

On pleure de rire. On s’amuse. On oublie. On palabre sur la décoration. Sur le prix des sandwiches et du diesel. L’espace d’un instant, on oublie que c’est la crise. On regarde cette merveilleuse table. Ce sapin qui brille de mille feux. On est heureux de voir ces visages-là autour de soi. On se laisse envahir par les odeurs des mets délicieux qui se relayent à table. Le vin coule à flot. Excepté pour Bob qui doit être un des seuls à ne pas oublier comment il s’appelle.

Christophe a le sourire aux lèvres. Il aime ces moments entre amis. Il y a de l’ambiance. Comme toujours. On a sorti le best of de Wham pour l’occasion ! Les gens chantent. Faux mais peu importe. C’est Noël et, à défaut de neige, il pourrait bien pleuvoir dans les prochaines heures. « On l’appelait nez rouge, ah comme il était mignon ! Le petit renne au nez rouge… ». L’insouciance de la joie est remplie de poésie.

Pendant ce temps, Laurence fait des allées et venues entre le salon et la cuisine. Les croquettes de purée arrivent. Il faut une serviette. Il n’y a plus d’eau à table. Ce ne serait pas du luxe de gagner un peu de place à table en retirant le plat vide. Les toilettes ? Suis-moi. Une autre cuillère pour les tomates ? Ok !  Il faut aller chercher la buche à la cave et la remettre dans le frigo maintenant qu’il y a à nouveau un peu de place. Oui, l’autre bouteille de vin est là-bas, je vais la chercher. Tout le monde a des croquettes maintenant ? Faute. Deuxième service. Ma chérie, il faudra absolument que tu me passes la recette de ta dinde. Bing ! Un verre au tapis. De l’essuie-tout ! Il faut de l’essuie-tout en urgence pour sauver une nappe innocente. La bougie vient de s’éteindre. Laurence est dans les starting-blocks. Feu. Et donc ? Elles arrivent les croquettes ?

Laurence est à deux doigts de l’infarctus mais reste impassible et souriante. A tel point qu’on remarque difficilement qu’elle pourrait exploser dans les prochaines secondes. Les assiettes se vident de bon cœur. Sauf celle de Laurence dans laquelle un morceau de dinde tiède attend désespérément d’être mangé…

Cette scène vous rappelle quelque chose ? Vous visualisez mentalement le nom de la personne qui va débarrasser une grande partie de la table. Qui fera le café. Qui découpera la buche…

Sans aller plus loin, je voudrais rendre hommage à ces workaholics, hommes ou femmes, qui font de ces repas des moments exceptionnels. Je voudrais les saluer et les remercier. Personne ne les oblige à nous faire passer la plus agréable soirée possible mais elles le font. Bénévolement. Naturellement. Ces hommes et ces femmes qui s’époumonent méritent qu’on les remarque et qu’on leur dise merci. Dans ces gens, certains se forcent et d’autres font cela de bon cœur. Certains profitent de la soirée à leur manière et prennent du plaisir. D’autres pas. J’ai le sentiment qu’il est impossible ou presque de distinguer les uns des autres.

Il ne faut pas culpabiliser. Ce n’est pas toujours simple d’aider un workaholic du réveillon. Ou un workaholic tout court. Au-delà de la maladresse qui consiste à poser tout n’importe où en se croyant utile, on pourrait involontairement gâcher son plaisir de tout contrôler. Suis-je vraiment le seul à qui on répond « ça va aller » quand je propose mon aide ? Comment savoir s’il faut insister ou si un pas de côté est nécessaire ? Pas simple…

Ce texte aurait pu s’intituler « éloge de la raclette ». Chaque table est différente mais, globalement, je pense qu’on aime quand les assiettes se vident en rythme. Quand toutes les chaises sont occupées pendant un repas. Quand personne ne court. Personnellement, j’aime partager ces repas simples, entouré des gens que j’aime. Bon réveillon à toutes et à tous !

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