Fais ce qu’il te plait
Avoir congé le 1er mai, c’est comme si nous avions tous un gobelet d’eau entre les mains pour trinquer pendant la fête de la bière. Au diable la logique, c’est « dimanche » un mardi.
Qu’on soit d’accord ou non, la fête du travail est une escroquerie. On fête le travail sans le travail. Un peu comme si j’organisais votre anniversaire sans vous inviter. Ce serait mesquin, pas vrai ? En réalité, le 1er mai est la date choisie pour fêter « le congé ». Sincèrement, vous iriez travailler un jour appelé « fête du congé » ? Je ne crois pas. Par contre, vous n’avez aucun scrupule à rester chez vous pour cette « fête du travail », n’est-ce pas ? Vous oseriez me dire le contraire ? Ce serait bête de faire preuve de mauvaise foi. C’est merveilleux une journée de congé. Il ne faut pas en avoir honte, aussi mal nommée soit-elle.
En entamant cette lecture, vous pensez peut-être que j’ai rédigé l’éloge des travailleurs du 1er mai. Les chauffeurs de bus, les pompiers, les soigneurs dans les parcs animaliers, les marchands de glaces et toutes les personnes qui travaillent le 1er mai pour notre plus grand bonheur. Vous vous trompez. Je suis en congé. Vous m’avez bien lu. En congé ! Je perds toute solidarité envers les miens dans ces moments-là.

Source : http://pauletmick.blog.mongenie.com/
Avant même de commencer cette belle journée de congé, je me suis mis en mode « tourisme ». Je ne sais pas vous mais, personnellement, quand j’ai congé le lendemain, je dépasse systématiquement les frontières de la nuit. Il est souvent 2h ou 3h du matin quand je me couche. C’est un réflexe pavlovien. En fermant mes petits yeux plissés, je visualise cette grasse matinée qui me tend ses bras affectueux. Qui me sourit. Qui me fredonne de douces berceuses à l’oreille. Tout est calme. Tout va bien. Dans quelques heures, je ferai ce qu’il me plait.
Puis, comme pour me rappeler que je suis un workaholic, mon réveil se déclenche à 6h20. Je grogne. Je râle. Je maudis ce petit objet bruyant en plastique noir. Je l’insulte. Je lui lance ce qui me passe sous la main. Toujours dans un semi-coma, je me rappelle que j’ai oublié de le bâillonner avant de me coucher. Je m’en veux. Je râle deux fois plus. J’aimerais l’étouffer avec une chaussette sale. Quarante secondes plus tard, une joie indicible m’envahit. Je me rends compte que je peux me rendormir paisiblement. Que je ne dois pas me lever. Que j’aurais pu devoir me lever. Et, mieux encore, que d’autres doivent se lever. C’est jouissif. Je fais taire l’horrible sonnerie et me replonge dans la partie d’échec entamée quelques heures plus tôt contre la marchande de sable.
Je vous rassure, je ne suis pas distrait chaque fois que j’ai congé le lendemain. Je n’oublie pas systématiquement de débrancher mon réveil et mon téléphone portable. Non ! Parfois, je pense à tout cela. J’anticipe. Je désactive tout avant de sombrer sous l’édredon.
Puis, à 6h20, ma stupide horloge interne me fait ouvrir les yeux. Je n’ai jamais pu l’expliquer mais, peu importe quand je me couche et l’état dans lequel je me couche, mon horloge interne se déclenche chaque jour avec une précision chirurgicale. Elle a un côté borné, voyez-vous. Le concept de congé lui est complètement étranger. Il y a des questions pour lesquels je n’arrive pas à me mettre d’accord avec mon subconscient. L’heure de mon réveil fait partie de ces questions « sensibles ».
Bref, généralement, je discute le coup en interne. Je négocie avec moi-même et je m’endors à nouveau.
Quand j’émerge enfin, je regarde mon plafond et je me demande comment occuper le reste de cet extraordinaire jour de congé. Je pourrais viser la facilité et décider de ne rien faire. Poser mes fesses dans un fauteuil et regarder par la fenêtre. Fixer le vide. Observer les gens qui passent. Ne penser à rien. Je me demande combien de temps je pourrais tenir dans cet état léthargique. Pour un workaholic de base, disons 3 minutes. Au mieux, la durée d’une chanson qu’on aime. J’ai testé avec « Run » de Snow Patrol. Ça fonctionne !
Partant de ce constat, il faut que je m’occupe rapidement. Premier point de la « To do list » du jour : faire une « to do list ». Jusque là, tout va bien. Soyons pragmatique, il faudrait faire le ménage. Aspirer l’intérieur de la voiture (et trouver une rallonge électrique avant de sortir tout le matériel pour rien). Rédiger l’inventaire des courses du lendemain. Profiter du soleil furtif pour faire un jogging salvateur. Faire la vaisselle après avoir mobilisé toutes mes connaissances en Tétris pour faire entrer un maximum de choses dans le lave-vaisselle. Tondre le gazon. Offrir un bouquet de muguet à ma mère. Etant donné que cette plante est toxique, je vais plutôt envoyer une photo de muguet par mail. Une plante toxique porte-bonheur, il fallait y penser. Clap, clap, clap… Enfin soit. Je dois aussi répondre à mes nombreux mails. Me détendre dans un bain avec un bon livre. Boucler mes comptes mensuels. Préparer une macédoine de fruits avant que ceux-ci ne se transforment en compost dans le frigo. Ranger mon bureau. Monter la nouvelle bibliothèque…
Je m’arrête. Je réalise subitement qu’une journée de congé dure également 24h. Pire, on a même souvent l’impression qu’elle n’en fait que 12. Dans un rythme effréné, je passe ma liste en revue et cours dans tous les sens. Le ménage de printemps attendra l’été. Le chiffon humide passe furtivement sur les meubles. Je n’ai pas trouvé de rallonge électrique pour aspirer les sièges de la voiture. Je ferai donc mon prochain trajet avec les vitres baissées. La liste pour le ravitaillement est prête. Incomplète mais prête. J’ai craché mes poumons pendant une grosse demi-heure sous un soleil de plomb. De vous à moi, il n’était pas vraiment en plomb. Je cherche simplement des excuses pour justifier mon état au retour. En regardant le lave-vaisselle déborder, je bénis le ciel pour les heures de Tétris que j’ai au compteur. En tondant le gazon, je me suis rendu compte que j’aurais pu cumuler cette activité trépidante avec le jogging. Courir dans le jardin avec la tondeuse, pourquoi pas. Je garde l’idée en tête pour la prochaine fois. Le muguet est coupé/collé. J’ai finalement opté pour un livre que je n’aime pas. J’ai gagné de précieuses minutes grâce à cette manœuvre stratégique. Résultat : mon bureau est prêt à recevoir un nouveau chaos provisoire. J’ai également analysé minutieusement le plan de la bibliothèque. Elle sera vraiment belle. Un jour ou l’autre…
Je m’affale dans mon canapé. Je regarde par la fenêtre. Il fait sombre. Je n’ai pas vu le temps passer. Je me dis qu’une journée de congé dans la vie d’un workaholic est parfois plus épuisante qu’une journée de travail. Je me dis qu’une petite journée de congé vous donne l’obligation morale de régler les problèmes des trois mois précédents. D’être disponible pour tout et pour tout le monde. Impossible…
Je regarde dans le rétroviseur pour apercevoir une journée marathon. Le genre de journée à vous mettre sur les genoux. À vous achever. Et encore, je n’ai pas d’enfants. J’ose à peine imaginer…
Le visage marqué, je traîne les pieds sur le sol qui me conduit à la chambre. J’active l’alarme de mon réveil machinalement. Demain est un autre jour. La vie reprend son rythme de croisière. Cap sur un terrain connu. Une destination rassurante. Je suis vidé. C’est épuisant d’avoir une journée de congé isolée lorsqu’on est un workaholic. Cependant, je me rassure avec cette idée que je ne suis sans doute pas le seul à être fatigué ce soir… Bonne nuit le monde et rendez-vous demain à 6h20 du mat’.



